Tunisie, la révolution climatique ?

LE REPORTAGE DE CHRISTOPHE KOESSLER DANS LE SUD TUNISIEN, Publié dans Tunisie

Par 40°C, seuls quelques figuiers disputent le terrain aux oliviers. De part et d’autre de la route, des obstacles en palmier tressé ont été construits pour éviter que le sable ne la recouvre. Nous sommes au sud de la Tunisie, près de Medenine, à plus de 500 kilomètres de Tunis. Aride. Le mot semble faible en ce mois de juin. Une fois les céréales récoltées en mai, tout est jaune à l’exception des arbres fruitiers. Ici, la notion de changement climatique prend tout son sens. Quelques dixièmes de degrés de plus, quelques millimètres de précipitations en moins, et la catastrophe pointe le bout de son nez. «Mes dix oliviers ont péri il y a trois ans. Il ne me reste que trois chèvres pour lesquelles je dois acheter de la nourriture. Je dépense davantage pour elles que pour mes enfants», témoigne devant sa petite maison Mohamed Alaoui, 74 ans, paysan à Beni Khedache, petit village perché au dessus de Medenine. «La température peut atteindre les 57°C degrés, du jamais vu avant», assure-t-il. Au Café de la République, lieu de rencontre des hommes du village, on confirme, entre deux parties de dominos: «Même la pluie a diminué. Nous avons vécu une sécheresse terrible durant ces dix dernières années. Il est devenu très difficile de vivre de l’agriculture», confie Ali Zammouri. Ce paysan septuagénaire s’est reconverti dans le commerce il y a quelques années. Le serveur du troquet, Hatem, 18 ans, assure que l’aggravation de la sécheresse est l’un des sujets de conversation préférés des habitués. «Les jeunes se détournent de l’agriculture et de l’élevage qui ne sont plus rentables. Beaucoup s’en vont en Libye ou à Tunis pour gagner leur vie». Bien des hameaux se vident de leurs habitants. La faute au changement climatique? Pas uniquement.

Mémoire courte
A 30 kilomètres de là, Mohamed Ouesar, scientifique, chargé de recherche à l’Institut des régions arides (IRA) de Medenine, contextualise le ressenti des paysans: «Notre mémoire est un peu courte. Des périodes de diminution de pluies et de hausse des températures, nous vivons cela depuis des siècles. Il y a des cycles. Il est vrai que la décennie 2000-2010 a été relativement aride, notamment avec les trois années de sécheresse consécutives entre 1999 et2001. Mais sur une période plus longue, on ne peut pas conclure scientifiquement à un changement climatique. Seules les températures sont légèrement à la hausse, de l’ordre de quelques dixièmes. On constate également une variabilité des pluies un peu plus marquée», indique le chargé de recherche. Même les dunes du désert tout proche, le Grand Erg oriental, n’ont pas bougé. «Le sable se déplace sans cesse, mais il n’a pas progressé sur les terres cultivables». Là où la désertification a eu lieu, elle a été l’œuvre de la main de l’homme, en raison de défrichages intempestifs, affirme le spécialiste.

S’adapter dès maintenant
En revanche, les prévisions concernant le changement climatique s’avèrent bel et bien préoccupantes. Le bureau scientifique de la Coopération au développement allemande, la GIZ, a mené plusieurs études depuis 2006 en Tunisie. D’ici 2030, les températures pourraient bien grimper de 2,7 degrés dans le sud du pays. On prévoit jusqu’à 20 ou 30% de précipitations en moins à l’horizon 2050 (lire ci-dessous). Dans les régions arides, cela signifie un désastre presque certain. Dans ce contexte, agriculteurs et collectivités publiques doivent dès à présent adopter des stratégies d’adaptation. L’IRA préconise de stopper l’extension des cultures d’olivier et de se concentrer sur les plantations déjà existantes. L’institut étatique assure avoir développé plusieurs programmes d’appui aux agriculteurs, dont l’aide à l’approvisionnement en eau des oliviers en période de sécheresse. Construction de collecteurs d’eau de pluie et apport d’eau provenant de puits sont au programme. L’heure est aussi à la sélection des variétés d’arbres les plus appropriés au climat sec. «Il existe des dizaines de variétés de la même espèce. Les paysans plantent parfois les essences les moins résistantes», détaille Mohamed Ouessar.

Inventer pour exister
Un agriculteur de la région de Beni Khedache a surpris tout son monde en parvenant à cultiver des pêchers sans irrigation. Il assure avoir voulu s’adapter à la nouvelle donne: «Avant, il y avait quatre saisons. Aujourd’hui, nous n’avons que trois mois pour produire avant l’hiver. Et le niveau de la nappe phréatique a beaucoup baissé. J’ai donc essayé de nouvelle espèces d’arbres fruitiers que je suis allé chercher ailleurs et cela a marché!», témoigne Hassine Ben Salett Makrazi, âgé de 73 ans. Il ajoute cependant que ses cultures nécessitent un soin de tous les instants et un apport extérieur en eau. Ces voisins qui ont essayé de l’imiter ont échoué… Plus loin, dans la plaine, Khaled, 32 ans, indique avoir dû se replier sur les cultures irriguées à cause de l’augmentation de la sécheresse: «Mais l’eau de mes puits s’épuise et les autorités nous interdisent d’en construire d’autres (pour éviter l’assèchement des nappes phréatiques ndlr)». Le précieux liquide, qui affleurait à la surface il y a une vingtaine d’années doit être pompé à plus de quinze mètres de profondeur. Lutter contre l’aridité sans eau relève souvent de la quadrature du cercle. Paysans et autorités trouveront-ils la formule magique?