Comment un festival perturbe en profondeur la vie d’une commune

UN REPORTAGE DE SOULEY ONOHIOLO EN SUISSE, Publié dans Cameroun

Charles Chammantin, président de l’Association des propriétaires et résidants voisins des Jeunes-Rives. [DR]

Charles Chammartin, président de l’Association des propriétaires et résidants voisins des Jeunes-Rives, parle du Festi’Neuch, de ce qui fâche, mais surtout de comment s’est organisée la mobilisation pour la défense des intérêts des gens voisins de la zone où se tient le festival.

Pourquoi s’investir tant à surveiller la tenue d’un festival qui pourtant, draine du grand monde ?

Nous ne sommes pas opposés à l’organisation de Festi’Neuch. Au début, le festival avait lieu dans un endroit fermé, mais depuis 2005 qu’il a déménagé pour prendre ses quartiers près de chez nous, les choses sont devenues très compliquées. La première édition de cet évènement était violente, extrêmement assourdissante et bruyante. Les bruits n’étaient pas tolérables car on avait l’impression qu’il s’agissait d’un tremblement de terre. Des enfants ont été transportés à l’hôpital à cause des bruits. Tout compte fait, on ne pouvait pas vider le temps d’un festival, pour revenir après. Il y avait des jours où, les spectacles allaient jusqu’à 2heures du matin ; certains fêtards pouvaient jouer les prolongations jusqu’au matin, continuant à faire du bruit.

A cause des bruits, les jeunes ne dormaient plus ; certains avaient des insomnies toute la journée, d’autres ne trouvaient plus du tout le sommeil. Il a fallu inciter les habitants à se regrouper, à défendre leurs intérêts en discutant avec les organisateurs de cet événement. Il fallait le faire d’autant plus que les mois d’août et septembre, sont propices à la tenue de beaucoup d’évènements culturels dont le tiers se tient à Jeunes-Rives. Festi’Neuch était de ceux là. Face à ce voisin qui devenait dangereux, nous avons saisi, certaines instances, surtout le service en charge de l’incendie et de la protection de l’environnement ; car il est aussi chargé de la lutte contre les nuisances et les bruits.

Comment votre plainte a été accueillie par les autorités communales?

Le rapport que nous avons envoyé pour démontrer que le festival tel qu’il était organisé, portait atteinte à nos droits, a reçu des fortunes diverses. Le Conseil communal a fait fi de notre rapport. Après la production dudit rapport, nous avons en premier lieu estimé qu’il fallait contraindre les organisateurs de Festi’Neuch à respecter les limites et les normes. Devant le mutisme et l’indifférence des autorités cantonales et communales, nous avons brandi la menace de porter plainte contre le département cantonal et la commune, auprès des instances chargées de faire respecter la loi sur la responsabilité et ses annexes.  Une ordonnance fédérale sur la protection de l’environnement limite le niveau des lasers et des bruits lors de manifestations. Ne baissant pas les bras, nous avons intensifié la pression, jusqu’à obtenir la signature d’une convention entre les autorités cantonales, le conseil communal et les organisateurs de Festi’Neuch.

Avez-vous obtenu gain de cause par la suite?   

Nous avons à travers la convention, pensé qu’il fallait imposer à Festi’Neuch, une régisseur de sons indépendant pour régler les problèmes de sonorisation ; il fallait un potentiomètre pour régler la puissance des amplificateurs. Les organisateurs du festival ont d’abord voulu embrouiller le jeu en disant que cela n’était pas faisable, le cas échéant, il serait difficile de faire le spectacle dans de telles conditions. Or, au cours d’une édition expérimentale, nous avons sollicité les services d’un technicien qui a réglé le son et les spectateurs ne s’en sont même pas rendu compte.

Par la suite, nous avons eu des problèmes avec la presse. Nous avons été mêmes caricaturés comme de vieux bourgeois pénibles. En fait, les journalistes n’ont jamais compris qu’on n’était pas contre le festival, on voulait que nos doléances soient respectées. Nous avons continué à mettre la pression sans plus parler à la presse ; ce qui fait que toutes les tractations de coulisse et les négociations qui ont suivi, n’ont pas été relayées par les médias. La première véritable édition du festival que nous avons pu contrôler est celle de 2008. Depuis lors, suite à la négociation avec les autorités, les choses se sont nettement améliorées. S’agissant des limites de niveaux de la sonorisation, nous avons trouvé un modus vivendi ; qui fait que la manifestation est acceptable autant pour nous que pour les organisateurs de l’événement. 

Peut-on dire que tout va désormais pour le mieux entre les deux parties?

La situation s’est certes améliorée, mais le nombre d’évènements de ce genre a augmenté. Reste que le dialogue est tout à fait établi avec la ville. Nous sommes régulièrement invités par les organisateurs des événements. Pour cette édition 2010, les organisateurs de Festi’Neuch, ont dû nous convoquer dans une table de négociation pour examiner la possibilité de lancer les feux d’artifice à partir du lac, à la soirée d’ouverture du festival. Nous avons examiné la question et le dialogue a une fois de plus triomphé. Pendant les heures de spectacles, je passe avec mon potentiomètre pour régler les sons. Malheureusement, il n’y a pas que les spectacles qui sont à l’origine des bruits et des nuisances. Il y a quatre semaines de montage et de démontage du matériel qui sont un autre enfer de bruits. Nous avons discuté des normes et demandé que le niveau de bruit pendant le montage et le démontage soit raisonnable ; de même que nous avons convenu des horaires des spectacles. Une convention a été signée entre nous, elle est respectée jusqu’ici.

Quelles sont les leçons que votre mobilisation peut inspirer?

Nous n’avons pas engagé le combat pour le plaisir de contester ou de faire chanter qui que ce soit. Il ne s’agissait pas pour nous, de verser dans un activisme stérile. Avant toute chose, nous nous sommes mis à l’école pour apprendre à connaître nos droits et les limites de nos revendications. La législation a été étudiée de fond en comble. Nous avons mené une enquête de proximité auprès des habitants du quartier que nous avons ralliés à cette cause commune. Plus tard, nous avons lancé l’offensive auprès des autorités et les responsables. Il a fallu batailler dure pour amener toutes les parties prenantes  à accepter s’asseoir autour d’une table pour négocier. Nous avons au départ compris la ruse du conseil communal qui s’arrangeait à ne pas respecter, les droits quand ils étaient divergents à leurs intérêts.  La tentation est grande pour ces autorités, de faire des concessions avec l’Etat de Droit. 

Pensez-vous que les autorités cantonales et communales ont compris votre lutte ?

Nous avons pris nos responsabilités pour défendre nos droits ; de la même façon que par les voies du dialogue, nous avons fini par amener les autres parties sur le terrain de la négociation ; et enfin, nous avons le plaisir d’être compris. Les autorités comprennent désormais, qu’elles n’ont pas le droit d’autoriser  des manifestations dans les quartiers, sans prendre l’avis des habitants. En plus de cette victoire, nous avons obtenu de la ville qu’elle impose une répartition des manifestations à organiser dans les quartiers, dans le sens où, la logique commande de lutter contre la concentration des manifestations sur un même lieu.

Réalisé par Souley ONOHIOLO, à Neuchâtel , pour Le Messager