Sans argent, les stratégies d’autodéfense sont des échecs

UN REPORTAGE DE DELPHINE WILLEMIN AU CAMEROUN, Publié dans Cameroun

Contrôles nocturnes. Chaque voiture est examinée avant de pouvoir entrer dans le quartier Ngousso II. [DR]
Chaque quartier de Yaoundé, capitale du Cameroun, tente de mettre en place des comités d’autodéfense – ou de vigilance - pour lutter contre le banditisme. Le problème, c’est que la population n’est pas toujours prête à mettre la main au porte-monnaie pour payer les vigiles. Exemple dans le quartier périphérique Ngoulemekong.

Situé à une demi-heure en voiture du centre de Yaoundé, le quartier Ngoulemekong a connu un boom entre 2003 et 2005. Ce développement découle de la création de l’Université Yaoundé II quelques années plus tôt. Construit à la va-vite, le quartier n’est pas équipé d’éclairage public ni de rues bitumées. Sombre et excentré, l’endroit a vite attiré les bandes de voleurs. En 2002, les habitants ont décidé de réagir et des jeunes du quartier ont reçu la mission d’assurer la sécurité des lieux. Mais faute de moyens, le comité de vigilance n’a été actif qu’une année.

Bom Mohamed Lavi a fait partie des jeunes gardiens. Etudiant à l’époque, il surveillait le quartier chaque soir, de 18h à 23h, pour barrer la route aux malfrats. «Nous étions une douzaine de jeunes. Notre mission consistait à filtrer les entrées. Au début, c’était assez facile car il n’y avait que deux entrées, mais au fil des constructions, de nouvelles portes s’ouvraient aux voleurs.» Bakary, c’est son surnom, gagnait 5000 francs CFA (10 francs suisses) par mois. Ceux qui travaillaient toute la nuit touchaient un salaire mensuel de 15 000 francs CFA.

Chaque maison cotisait à hauteur de 10 francs suisses par mois pour faire fonctionner le système. Un responsable caissier était chargé de faire la tournée des foyers. Au départ, la plupart des gens acceptaient de payer. «Durant une année, il n’y a quasiment plus eu de vols. Les nouvelles circulent vite et les bandits ont bien compris qu’ils ne pouvaient plus entrer chez nous sans souci.» Le regard de Bakary s’assombrit. «Le gros problème, c’est que les gens n’ont plus voulu payer quand les vols ont cessé. Puisqu’ils avaient tout à coup la sensation d’être tranquilles, ils n’ont plus vu l’utilité de débourser de l’argent chaque mois pour leur sécurité.»

Un autre contre-temps a eu raison du comité de vigilance: le caissier avait pris l’habitude de garder une partie de l‘argent pour lui. Du coup, la structure s‘est effondrée comme un château de cartes. Quelques mois plus tard, les vols ont recommencé. «Aujourd’hui la situation est grave, il y a même des cambriolages en pleine journée», constate Bakary.

Bom Mohamed Lavi veut réagir. Il souhaite remotiver la jeunesse à surveiller le quartier. «Il existe toujours un terreau de solidarité ici. L’autre jour, des enfants ont crié après des voleurs qui tentaient de fuir. Ils ont ainsi pu les faire arrêter.»

Les habitants du quartier Ngousso peuvent dormir tranquilles

Il fait nuit noire lorsque nous arrivons au quartier Ngousso II, situé le long d’un important axe routier de Yaoundé, à quelques encâblures du stade de football Ahmadou Ahidjo. Des bars improvisés diffusent les rythmes endiablés du «makossa» sur de gros ampli branchés à la hâte. Au milieu  de l’agitation de ce samedi soir, une barrière filtre les voitures à l’entrée de Ngousso II, qui débouche sur une longue rue sombre. Trois jeunes vigiles octroient aux véhicules la chance ou non de pénétrer dans le quartier, qui abrite pêle-mêle des maisons vétustes et d’imposantes bâtisses ceinturées par des murs de trois mètres de haut, réhaussés de grillages.

Alors que les vagues de brigandages et d’agressions montaient en flèche dans le voisinage, une poignée d’habitants ont créé un comité de vigilance il y a cinq ans. Cette longévité est rare pour ce genre de structure.

«Nous avons été confrontés à des braquages à la chaîne, car il y a beaucoup de passage dans le quartier. En plus des 200 familles qui vivent ici, il y a des commerces, un hôtel et une auberge», explique Jean Patrice Miyem, dont la mission consiste à superviser les vigiles. Avant la création du comité, les boutiques étaient régulièrement démolies. Un jour, un habitant s’est même fait tuer devant chez lui.

Tandis qu’il nous raconte son expérience, notre interlocuteur se tait brusquement et se dirige en courant vers la barrière de sécurité. Il arrête une voiture, se penche vers le chauffeur avec lequel il échange quelques mots et passe un bref coup de fil. L’air rassuré, il range son téléphone dans sa poche et fait signe aux gardiens d’ouvrir la barrière. Fausse alerte. «Je connais tous les véhicules et tous les numéros de plaque des gens d’ici. Comme je n’ai pas reconnu cette voiture, j’ai demandé au chauffeur ce qui l’amenait ici et s’il venait rendre visite à quelqu’un. J’ai téléphoné à la personne en question - un habitant du quartier - qui m’a confirmé le rendez-vous.»

Le comité fonctionne avec quatorze vigiles. «Nous n’engageons pas des jeunes du quartier, mais des gens du Nord du pays, car ils ont la réputation d’être fiables et résistants», précise Jean Patrice Miyem. Chaque nuit, il fait le tour des gardiens pour s’assurer qu’ils soient éveillés et en forme. La formule porte ses fruits. Aujourd’hui, il se passe des périodes de plusieurs mois sans agression.

Delphine Willemin, L'express/L'Impartial