La terre des mères déplacées

UN REPORTAGE DE PHILIPPE VILLARD EN COLOMBIE - MEDIA DE REFERENCE : L'EXPRESS-L'IMPARTIAL, Publié dans Philippe Villard, Colombie

La terre des mères déplacées

5,5 millions de personnes, surtout les femmes, ont fui les zones de conflit.

S’il est un leadership mondial dont la Colombie se passerait bien, c’est celui du nombre de personnes déplacées.

Pour 47 millions d’habitants, elles sont près de 5,7 millions à avoir fui les secteurs affectés par le conflit, «soit 95% du pays, car les zones de combat changent pour passer par exemple de la Caraïbe à la côte Pacifique», souligne Marco Romero, directeur du Conseil pour les droits humains et les déplacements (Codhes), organisme spécialisé dans l’étude du phénomène. Malgré la démobilisation de 30'000 paramilitaires entre 2004 et 2006, et des pourparlers de paix engagés à Cuba entre la guérilla marxiste des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (Farc) et le pouvoir, les affrontements continuent. Et les mouvements de population ne tarissent pas.

Vulnérables
Pour les spécialistes de diverses institutions ou organisations non gouvernementales qui suivent de près la question, on ne peut pas parler de flux massifs. Il s’agirait plutôt d’un filet régulier de familles arrachées à leurs zones rurales d’origine et échouées dans les périphéries des grandes cités ou des villes moyennes du pays. De plus, la majeure partie des déplacés sont des déplacées. On recense 65% de femmes, dont 60% sont mères de jeunes enfants. «Cette population dispose d’une culture rurale mais n’a plus la possibilité de vivre à la campagne. Il devient très difficile pour elles de trouver une place dans un milieu urbain qui, faute de solutions économiques, n’offre que du sous-emploi», note Marco Romero. A la vulnérabilité humaine s’ajoute la vulnérabilité économique. «Avant l’exode rural, 50% de ces gens étaient en train de dépasser le seuil de pauvreté et moins de 25% vivaient dans une pauvreté extrême. Après le déplacement, ils sont 95% à vivre sous le seuil de pauvreté et 85% tombent dans une pauvreté extrême», détaille encore Marco Romero.

Tous perdants! Et dans le lot, une majorité de femmes de 18 à 40 ans peu formées et peu qualifiées. «On les a dépossédées de leur terre, mais aussi de leur dignité», estime Olga Amparo Sanchéz Goméz, directrice de la Casa de la mujer (Maison de la femme). Cette structure anime, pilote ou coordonne différentes actions de lobbying en faveur des femmes déplacées, mais aussi des femmes en général. Elle estime que le conflit armé les expose en première ligne: menaces sur les enfants et menaces de violences sexuelles justifient l’exode urbain.

Changement culturel
Des pratiques qui se développent, de surcroît, sur un socle de mentalités machistes qui tend à maintenir les femmes au second plan. Mais le déracinement s’accompagne d’un profond changement culturel. «La femme devient le chef d’une famille parfois élargie aux grands-parents ainsi qu’aux oncles et tantes. Elle endosse des responsabilités sociales et économiques, soit autant de fonctions qu’elle ne remplissait pas auparavant dans l’espace public car elle était cantonnée à la reproduction et aux soins domestiques», analyse Olga Amparo Sanchéz Goméz. Et ce changement de statut s’accompagne souvent de la contestation des jeunes. Ils rejettent cette nouvelle autorité maternelle.

Selon elle, «les garçons cherchent parfois à la récupérer». Adolescents et pré-ados font porter à la mère la culpabilité d’un départ qui s’accompagne pour eux d’une grande perte de repères. Et aussi de valeurs. «Pour les jeunes filles, le risque d’être exposée à la prostitution est accru», s’alarme-t-elle encore. Pour les femmes, cette situation relève «du calvaire». Elles ne sont ni en ville ni en campagne. «Certaines ont envie de revenir sur leurs terres, mais les enfants ne le veulent plus. Ils ont découvert la ville. Enfin, en cas de retour, leur sécurité n’est pas garantie», conclut-elle.

Massive, mouvante, complexe, la réalité des déplacées nourrit travaux, recherches et analyses tandis que les politiques prennent conscience de la nécessité d’agir. Pour une militante comme Olga Amparo Sanchez Gomez, ces situations difficiles démontrent la résilience des femmes.

A ses yeux, les déplacées jettent un pont qui doit permettre aux femmes colombiennes de gagner en autonomie tout en leur rendant la parole car, «quand on parle du conflit, on entend d’abord la voix des hommes!».

Après celle des armes…