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Sur les traces du paraquat contesté de Syngenta dont raffole l’Inde

Sur les traces du paraquat contesté de Syngenta dont raffole l’Inde

Un reportage EQDA

Hassan (ats) Un pesticide très prisé dans certains champs du Karnataka mais qui fait lever les boucliers dans le monde entier. Fabriqué par le groupe bâlois Syngenta, le paraquat est banni en Suisse comme dans de nombreux pays en raison de sa toxicité. En Inde, qui résiste au nom du rendement agricole, les petits paysans ne sont pas tous égaux face à ce produit.

“Le paraquat est utilisé à large échelle sur le coton et les légumes”, indique à l’ats Srinivas Vasu, de l’ONG Green Foundation. Selon lui, de nombreux paysans souffrent de cancers qui ne sont, à tort, pas attribués au paraquat.

Au Karnataka, l’organisation écume les exploitations pour rendre les paysans attentifs aux effets sur les sols à plus long terme. Mais dans le district d’Hassan, Krishnayya semble étonné d’apprendre que le pesticide qu’il répand depuis au moins 15 ans sur ses semences de gingembre, de canne à sucre, de pomme de terre ou encore de maïs pourrait provoquer des complications sanitaires.

“Je vais bien. Je n’ai jamais entendu un seul problème pour les paysans du coin qui l’utilisent, ni pour la santé ni pour les sols”. Même les professeurs du collège agricole voisin le recommandent.

Précautions évoquées par Syngenta

Et pour cause, le rendement des graines est en hausse depuis que Krishnayya l’asperge sur ces cultures. Il atteint 7 à 8 tonnes par hectare, contre 5 à 6 auparavant. Un argument que Syngenta met en avant, tout en reconnaissant dans son manuel d’utilisation qu’il faut éviter “une exposition à des doses toxiques”.

Interrogé par l’ats, un porte-parole du groupe bâlois ajoute que les produits agrochimiques sont “sûrs et efficaces lorsque les instructions sont suivies pour leur utilisation prévue”. Et de préciser que les recommandations figurent clairement sur tous les paquets.

Par ailleurs, des programmes de Syngenta ont permis de sensibiliser quelque 4,7 millions de producteurs et commerçants en 2014. A plus long terme, l’entreprise souligne aussi avoir lancé un plan pour une agriculture durable.

Des éléments qui tranchent avec un récent rapport de la Déclaration de Berne et son partenaire indien, le réseau d’action contre les pesticides (PAN India). En se basant sur une étude épidémiologique dans quatre Etats indiens, ces ONG ont dénoncé les effets du paraquat sur la santé des agriculteurs. Une étude américaine avait elle trouvé des risques anormalement élevés de lymphome, sans pouvoir établir catégoriquement un lien.

Plusieurs décès récents

Au Karnataka, les oncologues consultés dans la région de Shivamogga estiment que les preuves médicales de cancers n’existent pas.

En revanche, l’un des responsables de l’Institut des sciences médicales de Shivamogga (SIMS), le Dr KS Gangadhara, a constaté les mêmes conclusions que l’étude de PAN India. Des risques de maladies de Parkinson, des défauts multiples d’organes qui peuvent provoquer de rapides décès, dans les deux à quatre semaines qui suivent une ingestion.

Un moyen utilisé parfois par des paysans indiens, qui ont été des centaines de milliers à se suicider depuis plus d’une quinzaine d’années. Sans en arriver là, lorsqu’il n’est pas avalé, le paraquat peut provoquer des lésions oculaires, cutanées et respiratoires, par un simple contact répété.

Alors qu’il était directeur du SIMS, M. Gangadhara a dû traiter 14 cas entre mai et juillet 2013. Treize patients sont décédés. C’est pourquoi il recommande l’interdiction de ce produit.

Masque et gants

Pour Krishnayya, pas de tergiversation possible, même s’il sait que le produit est dangereux. “C’est inévitable”, souligne-t-il au milieu des poules, devant sa maison séparée de ses champs par une autoroute. Depuis qu’il utilise le paraquat, ses semences n’ont pas été contaminées par une quelconque maladie. Aucune perte n’a été enregistrée.

Il faut veiller à respecter les précautions indispensables, s’empresse-t-il de préciser. Celles qu’il a apprises de l’homme venu faire la promotion du produit: mettre un masque et des gants, ne pas conserver plus d’une semaine le produit chez soi, ne pas se rendre sur son champ dans la semaine qui suit la pulvérisation, prévue trois à quatre fois par an. Il brûle ensuite les reliquats et le sac.

Et surtout, dans un pays où la vache est sacrée, il prend soin d’éloigner le bétail qui déambulerait près du site. Comme les deux bêtes géantes qui s’approvisionnent en ce jour d’août en bordure de champ.

Vendu dans des sacs en plastique

Mais face au paraquat, tous ne sont pas aussi bien armés. De nombreux paysans indiens sont analphabètes et sensibles à la publicité de Syngenta, souligne Srinivas Vasu. Très facile à détecter sur les marchés, le paraquat est vendu sous plusieurs noms, notamment Gramoxone, dans de simples sacs en plastique ou du carton. Des éléments qui rendent difficile la prise de conscience des précautions auxquelles Syngenta fait référence.

Ses premiers échantillons, Krishnayya les avait reçus gratuitement. Le prix habituel atteint 1500-2000 roupies (d’environ 21 francs à un peu moins de 30 francs) pour un sac de 50 kg, mais l’agriculteur l’obtient pour moins cher.

Plus étonnant, le manque de sensibilisation ne se borne pas aux petits paysans. A dix kilomètres à peine de l’exploitation, l’un des dirigeants du puissant syndicat agricole de la KRRS tombe des nues. “Je ne connais même pas ce produit. Mais je vais faire en sorte que les paysans puissent être informés”, affirme KT Gangadhar, le ton solennel.

Interdiction bloquée par l’Inde

Un autre président du syndicat est au courant mais se veut fataliste. “Les multinationales ont des millions de roupies pour faire de la publicité pour ce produit. Le syndicat ne dispose pas de ces moyens mais il va sur le terrain. Il est difficile d’éduquer tous les petits paysans en même temps”, analyse HR Basavarajappa.

Plusieurs pays, dont la Suisse, tentent d’intégrer le paraquat dans la liste des substances chimiques interdites par la convention de Rotterdam. Lors de la dernière réunion en mai à Genève, l’Inde et le Guatemala ont bloqué cette mesure.

Une décision qualifiée de “moralement et légalement injustifiable” par le rapporteur du Conseil des droits de l’homme pour les implications des déchets dangereux. Outre la Suisse, l’UE et de nombreux pays africains et asiatiques ont interdit le paraquat.

Laurent Sierro

Laurent Sierro est journaliste à la rubrique internationale de l’Agence télégraphique suisse (ats) depuis 2004. Outre des collaborations avec plusieurs médias français ou suisses, il a notamment été par le passé correspondant en Suisse de l’hebdomadaire Courrier International entre 2004 et 2011. ll est membre du Réseau transatlantique de journalistes du Centre d’études internationales et stratégiques (CSIS) de Washington. Voyageur de continent en continent, ses reportages l’ont mené de la bande de Gaza à la République démocratique du Congo (RDC) en passant par l’Ukraine ou la Bosnie.

Nrupathunga S K, Inde

Depuis 2011, Nrupathunga est corrrespondant dans la région de Shivamogga pour le quotidien Deccan Herald, publié dans plusieurs villes du Karnataka et à New Dehli. Le district de Shivamogga (Karnataka) se situe dans les Western Ghats. Nrupathunga couvre de nombreux sujets liés au développement politique, culturel, social et envrironnemental ainsi qu’à la vie rurale. Nrupathunga a collaboré auparavant durant deux ans au New Indian Express dans les districts de Chitradurga et de Hassan, toujours au Karnataka. Il a aussi été rédacteur au Dekkan Herald dans les bureaux de Bengaluru et Mysuru pendant deux ans. Il donne sur demande des séminaires sur le journalisme et la littérature anglaise dans des collèges. Nrupathunga a étudié le journalisme et l’anglais au collège ST Aloysius College à Mangalore et obtenu une maîtrise en anglais à l’université de Mangalore. Durant ses études, il a mené un projet sur « Le système de caste – Une perspective moderne ». Il est né en 1982, habite à Bhadravathi. Ce voyage en Suisse est sa première visite dans un pays étranger.

Laurent Sierro

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