A Antananarivo et ses alentours, les pénuries d’eau se multiplient. Les alternatives au réseau public existent, mais sont inaccessibles au plus grand nombre. Récit d’une souffrance et d’une résilience collectives.
Reportage Julie Eigenmann / Le Temps et Hanitra Andria / Midi Madagasicara
A échanger avec Emilard, souriant et dynamique gérant d’un restaurant au cœur de la capitale de Madagascar, difficile d’imaginer qu’il a si peu dormi. La nuit dernière, comme beaucoup d’autres nuits. C’est qu’Emilard, également papa d’un nourrisson d’un peu plus de 1 mois, se lève tous les jours aux alentours de 1h du matin lorsqu’il entend la chasse d’eau des toilettes clapoter. Un signal: l’eau est enfin arrivée jusqu’au robinet. Il l’ouvre et remplit alors, pendant une heure au vu du maigre filet d’eau qui coule, une bassine de 100 litres pour faire des réserves. Puis se recouche, avant un réveil à 5h. «Il faut de la force mentale, mais le corps s’use», admet-il. Dans son restaurant, la situation est différente: «L’eau du robinet coule. Mais de l’autre côté de la même rue, ça ne fonctionne pas du tout!», s’étonne-t-il.

Des lessiveuses au travail et des citoyens qui attendent de remplir leurs bidons d’eau. Antananarive, juillet 2025. Photo Nary Ravonjiarisoa
75% de la population pauvre
L’eau: un enjeu de taille à Madagascar, cette immense île au large de la côte sud-est de l’Afrique, dont, en 2022, 75% de la population est considérée comme pauvre, et de façon bien plus marquée encore dans les campagnes, selon des chiffres de la Banque mondiale. Mais alors que la pauvreté rurale a légèrement diminué au cours de la décennie, la pauvreté urbaine a connu une augmentation significative. Et à Antananarivo, l’accès à l’eau s’est encore détérioré ces dernières années, racontent tous les habitants que nous avons rencontrés.
La capitale malgache, construite sur une série de collines, offre nombre de points de vue spectaculaires sur la ville, aussi surpeuplée qu’embouteillée, avec une agglomération qui dépasse les 3 millions d’habitants, et dont la démographie augmente fortement chaque année. D’une zone à l’autre, les coupures d’eau sont très variables. La différence d’altitude, sans doute. Mais il se murmure aussi que la présence de tel ou tel bâtiment officiel à proximité serait la promesse d’une meilleure distribution d’eau. Rien toutefois qui ne puisse être prouvé.
Dans la ruelle animée où se trouve son établissement, une autre restauratrice, Misa, doit elle aussi faire face à des coupures d’électricité et d’eau. Trois heures par jour, parfois même jusqu’à six. «On en est arrivés à être contents quand ça fonctionne, alors qu’avoir de l’eau, c’est un droit», soupire-t-elle.
Attendre à la borne-fontaine
Emilard et Misa font partie d’une minorité à Antananarivo: ils ont – théoriquement – l’eau courante à domicile, fournie par la Jirama, compagnie nationale d’eau et d’électricité de Madagascar. Selon le Programme Solidarité Eau, un réseau français actif dans les pays en développement, environ 15% des habitants du Grand Antananarivo ont un branchement individuel. Certaines communes moins centrales ne sont pas du tout desservies par la Jirama. Et selon les statistiques de connexion de cette dernière, 43% des habitants sont couverts par des branchements particuliers.
Les autres citoyens n’ont d’autres choix que de remplir des bidons aux 3080 bornes-fontaines du Grand Antananarivo, reconnaissables à leurs couleurs jaune et bleu. La distribution d’eau aux bornes – elles-mêmes parfois gérées ou soutenues par des associations – est assurée par la Jirama. L’alternative la plus économique, et la seule envisageable pour beaucoup: un bidon d’eau de 20 litres, coûtant entre 50 et 100 ariary (moins de 2 centimes suisses).
Devant ces bornes en plein air, ouvertes à heures fixes, des bidons jaunes, de 20 litres, sont alignés et empilés et servent parfois de siège aux habitants. Qui attendent patiemment que leur tour vienne. Ou que l’eau, si elle est coupée, revienne. L’insécurité peut aussi amener certains à repartir bredouille pour éviter d’arpenter les rues trop tard dans la nuit. Les bouteilles d’eau minérale, entre 2500 et 4000 ariary (un peu moins de 1 franc suisse) pour un litre et demi, sont hors de portée pour la grande majorité des citoyens.

Les bidons jaunes envahissent les bornes fontaines de la capitale. Photo Nary Ravonjiarisoa
Une moitié de salaire minimum dans l’eau
Pour éviter d’attendre l’eau des heures durant, aux bornes-fontaines ou à domicile, de plus en plus d’habitants de la capitale font le choix de la livraison de bidons – lorsqu’ils peuvent se le permettre. C’est le cas de Fara et sa famille, qui habitent dans un immeuble au centre-ville. Elle aussi veillait souvent la nuit, pour attendre que l’eau daigne couler du robinet. Choisir entre le sommeil et l’eau, autrement dit. «Nous sommes donc passés il y a plusieurs années à la livraison de bidons. Pour environ 100 000 ariary (18 francs) mais au moins nous sommes sûrs d’avoir de l’eau», indique-t-elle. Un montant qui approche la moitié du salaire mensuel minimum, de 262 680 ariary (47,22 francs). Petit à petit, d’autres de ses voisins ont suivi. Jusqu’à ce que le propriétaire de l’immeuble coupe complètement la possibilité même d’avoir de l’eau courante, dont plus aucun locataire ne voulait: ils en avaient assez de veiller et de payer la Jirama.
La livraison, c’est aussi, non sans difficulté, ce que peut s’autoriser Sahondra, fonctionnaire au Ministère des finances aujourd’hui retraitée, qui vit avec trois membres de sa famille dans une petite maison perchée sur une colline de la capitale malgache. Chez elle, aucun robinet à l’horizon: la vieille maison familiale, au cœur d’Antananarivo, n’est pas desservie par la Jirama. En haut d’un étroit escalier en colimaçon, on débouche sur une cuisine, dans laquelle trône une grande cuve noire remplie d’eau. Trois citernes similaires sont disposées dans la salle de bains, à côté de la douche, du lavabo et des toilettes.
«Nous avions tenté d’être raccordés au réseau en 1997, mais cela a été impossible pour des raisons administratives», raconte-t-elle. La septuagénaire a finalement renoncé à cette idée. «Nous étions très fatigués de porter des bidons constamment, poursuit Sahondra. Nous faisons donc appel depuis de nombreuses années à un livreur d’eau.» Trois fois par semaine environ, Sahondra reçoit à domicile sept bidons bleus de 30 litres, dont elle fait bouillir ou filtrer l’eau pour les usages alimentaires.
Les livreurs de bidons d’eau en augmentation
Son livreur d’eau s’appelle Mamisoa. Rencontré non loin d’une borne-fontaine, il porte un chapeau en osier rouge et jaune, et un t-shirt en nylon, duquel sortent des avant-bras musclés aux veines apparentes. «J’ai l’habitude de porter 30 litres d’eau. Je suis livreur depuis dix-neuf ans.» Bidons sur le dos, il enchaîne les allers-retours et les livraisons – plusieurs dizaines par jour, à pied – dans ce quartier tout en pentes et en escaliers. Dans d’autres zones de la ville, ses confrères utilisent une charrue, qu’ils tirent à bout de bras sur la route, entre deux voitures.
Mamisoa fait payer environ 500 ariary pour livrer un bidon de 30 litres. «Je m’en sors financièrement, en vivant seul. J’ai deux sortes de clients: ceux dont la maison n’est pas du tout raccordée à la Jirama – la majorité – et ceux qui le sont mais n’ont quand même pas assez d’eau. Ces clients-là sont de plus en plus nombreux.» Il faut dire que les coupures d’eau se sont intensifiées ces dernières années, rapportent les habitants. Les prix des porteurs varient d’ailleurs beaucoup en fonction des distances à parcourir, mais aussi en fonction de l’attente, y compris la nuit.
Avec le manque d’eau se développent des métiers comme celui de livreur, observe Arsène Raveloson, président de l’Organisation de la société civile Eau, Assainissement et Hygiène (OSCEAH) à Madagascar, qui vise à améliorer l’accès à ces services pour les populations vulnérables. «Certains travaillent de 6h à 18h. Ils ne peuvent pas se permettre d’attendre des heures aux bornes, y compris la nuit. Mais ils perdent beaucoup d’argent en se faisant livrer. Et les bornes-fontaines ont été prévues à destination des plus précaires mais cela revient souvent plus cher que l’eau à domicile», déplore-t-il.

Avec les pénuries d’eau, les livreurs de bidons sont devenus plus nombreux. Photo Nary Ravonjiarisoa
Faire creuser son puits, gage d’autonomie… ou presque
Pour d’autres ménages, une option permet de s’affranchir des aléas de la distribution d’eau publique: faire creuser un puits chez soi. Mais elle nécessite en général d’être propriétaire de sa maison, de se trouver sur un terrain propice et d’avoir certains moyens: entre un peu moins de 2 millions et 4 millions d’ariary (359 à 719 francs). Soit plus de sept fois un salaire mensuel minimum.
C’est le choix qu’ont fait, il y a des années, Holy et sa famille. La journaliste nous reçoit dans sa maison en briques, un peu à l’écart de la ville et protégée par un mur, où vivent six personnes. «Il y a une quinzaine d’années, nous habitions au centre et étions raccordés à la Jirama. Mais l’eau était chère et il pouvait y avoir des coupes, même si elles étaient moins fréquentes à l’époque.»
Alors, quand elle cherche un terrain pour construire une maison, la famille a une priorité: pouvoir y creuser un puits. Il se trouve aujourd’hui au fond d’un cabanon de pierre, dans leur jardin. Il a connu plusieurs évolutions, passant notamment de 10 à 15 mètres pour éviter de se tarir en période de sécheresse. Holy espère avoir un jour le budget pour une nouvelle pompe, afin que le tout fonctionne mieux. Un budget considérable, mais qui permet aujourd’hui de ne plus payer d’eau. Elle brandit aussi une bouteille de coca remplie d’eau «maison» absolument transparente: celle de la Jirama n’est de loin pas toujours aussi limpide et présente parfois une couleur brune… et des dépôts.
Autonome à 100%, alors? Presque. La pompe à moteur du puits dépend de l’électricité, et cette dernière est fournie par la Jirama, encore elle. Or, les délestages sont réguliers. D’où les seaux remplis dans la cuisine et la salle de bains, au cas où. «Les maisons aux alentours ont elles aussi presque toutes des puits, souligne Holy. Un voisin qui est, lui, raccordé à la Jirama connaît des coupes fréquentes. Il n’a rien eu pendant deux jours l’an dernier et est venu s’approvisionner ici.»
Hery, lampe frontale vissée sur un bonnet vert, a lui aussi fait creuser un puits dans sa cour, il y a tout juste une année. Dans son atelier, un peu à l’écart du centre-ville, se côtoient de nombreux outils, des objets de décoration, des poules et des poussins. L’artisan est pourtant raccordé à la Jirama. «Le puits vient en complément, l’eau est coupée trois fois par jour. Les voisins viennent aussi en chercher ici.» Mais surtout, cela lui permet de former des employés à la mise en place de pompes manuelles, qu’il fabrique depuis vingt-cinq ans, précisément pour des puits et des forages. «Beaucoup de gens viennent se renseigner car le besoin est là, mais ils repartent, faute de moyens», se désole-t-il.
Coupures d’électricité et canalisations vétustes
Ces dernières années, des manifestations ont éclaté face au manque d’eau et d’électricité. Sans aboutir à des changements notables. Comment expliquer ces pénuries croissantes?
«Antananarivo compte aujourd’hui 3 millions d’habitants; la distribution d’eau ne répond plus aux besoins», répond Arsène Raveloson, qui rappelle par ailleurs le soutien dans le domaine de l’eau de la Banque mondiale, ainsi que d’autres collaborations internationales. «L’électricité fait fonctionner les pompes du réseau et il y a beaucoup de délestages. Les canalisations sont aussi vétustes, il faut les renouveler», déplore-t-il. La raréfaction de la circulation de l’eau aggrave encore l’état des tuyaux, et par conséquent la qualité de l’eau. «Certains y ont trouvé de petits vers rouges», décrit-il.
Les explications de la Jirama s’avèrent relativement similaires. Rija Ramarosandratana, coordinateur du Département production et distribution de l’eau, y ajoute les difficultés accrues de distribution que représentent les quartiers de haute altitude et en périphérie. Quant aux interrogations sur la qualité de l’eau, il détaille: «Quand la quantité n’est pas suffisante, la qualité est toujours à risque. Cette interdépendance est encore accentuée par la vétusté des installations. Par exemple, en cas de coupure ou de casse de conduites, la qualité de l’eau court un risque important. Toutefois, la Jirama effectue des contrôles et des analyses réguliers.»
L’eau, parent pauvre des dépenses nationales
Le budget interpelle aussi. En effet, comme le montre l’Unicef,organisation active à Madagascar, les dépenses nationales dans l’eau, l’assainissement et l’hygiène (WASH) ont certes augmenté de 0,8% en 2019 à 4,7% en 2023, mais restent inférieures à tous les autres secteurs (gouvernance, infrastructure, éducation, sécurité, santé, autres). A titre de comparaison, la part consacrée à la gouvernance – qui est passée de 60,8% à 33,8% sur la même période – demeure la plus importante. L’éducation représentait, elle, 14,1% en 2023.
Les explications possibles, selon l’Unicef: la gouvernance et l’éducation sont traditionnellement prioritaires dans le budget national de Madagascar. En revanche, le programme WASH nécessite des investissements à long terme. Et outre les fonds publics, une grande partie du financement de ces projets provient d’organisations et de donateurs internationaux. Interrogée, la Jirama ne souhaite pas commenter ces statistiques.

Les bornes-fontaines de la capitale sont ouvertes à heures fixes. Photo Nary Ravonjiarisoa
4% des ressources en eau du pays exploitées
Pour alimenter la capitale, la Jirama s’approvisionne principalement dans le lac Mandroseza. Alors que seules 4% environ des nombreuses ressources en eau douce du pays sont exploitées, Arsène Raveloson appelle à une diversification et à une véritable planification, plutôt qu’aux solutions à court terme. Il mentionne aussi, en 2022, que le gouvernement de Madagascar et la Banque mondiale ont signé un «Projet d’amélioration de l’accès à l’eau potable de Madagascar».
La société civile suggère également depuis cinq ans une séparation de la production de l’eau et de l’électricité et, dans la même logique, de la production et de la distribution, pour une meilleure efficience. «Nos interpellations et propositions restent des appels dans le désert à ce jour», déplore Arsène Raveloson.
Une autonomie complète et sept piscines
Pour s’assurer une distribution d’eau sans faille, la seule solution semble être d’avoir de grands moyens. L’Hôtel Ilo les avait et les a mis. A environ 25 kilomètres de la ville, il était de toute façon impossible d’être desservi par la Jirama, souligne Carène, directrice commerciale.
Alors, après des études de terrain, six puits et deux forages – ces derniers permettent un débit stable et plus puissant qu’un puits – ont été creusés pour l’hôtel. L’eau de pluie est récupérée pour l’arrosage. Et depuis un peu plus de six mois, l’hôtel a décidé de se passer de la Jirama… pour l’électricité également, en ayant recours à des groupes électrogènes et des pompes solaires. Il faut dire que les arrêts et redémarrages incessants d’électricité du service public abîmaient les pompes, cassées au bout d’une année. Le coût total d’un forage est rarement en dessous de 20 millions d’ariary (3599 francs) et peut atteindre 40 millions selon Midi Madagascar, le premier quotidien national d’information du pays.
Grâce à cette indépendance totale, l’hôtel, ouvert en 2019, ne manque plus d’eau. Il compte aujourd’hui, en plus de l’eau courante, sept piscines et bassins. Le prix d’une nuit en demi-pension? Un peu plus qu’un salaire minimum mensuel.
Un changement de statut pour la Jirama
Du côté de la Jirama, lourdement endettée, la période est à la transformation: elle est devenue début juin une société anonyme, notamment pour répondre aux exigences de la Banque mondiale. L’Etat demeure majoritaire, mais l’organisation comptera au sein de son conseil d’administration un représentant des consommateurs et trois autres provenant du privé.
Les employés de la Jirama, réunis autour de leur collectif syndical, ont exprimé leur opposition. «Ce n’est pas un texte pour servir le peuple. Il introduit une logique de profit, là où la Jirama devait produire, transporter et distribuer l’eau et l’électricité pour tous, sans but lucratif», affirmait en juillet Anmora Ratovomanarivo, porte-parole des syndicats, dans la presse malgache. Une grève avait été annoncée, mais elle n’a pas duré plus de quelques jours.
L’impact de cette réforme sur les Malgaches reste difficilement mesurable à ce stade. La Jirama n’a pas répondu à nos questions à ce sujet. Mamisoa, le livreur d’eau, n’y est en tout cas pas favorable: il craint que la réforme ne fasse augmenter le prix de l’eau. Comme porteur, il y gagnerait, mais comme citoyen, il y perdrait: non raccordé à domicile, il va lui aussi chercher de l’eau, pour son propre usage, aux bornes-fontaines de la capitale.