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A Aknashen, sous le pin, l’espoir n’est plus au rendez-vous

A Aknashen, sous le pin, l’espoir n’est plus au rendez-vous

UN REPORTAGE D’ANTOINETTE PRINCE (ATS) EN ARMENIE

L’accueil des hommes est rugueux, mais plein de curiosité. Un peu sceptique aussi. Devant la grande mairie en tuf rose d’Aknashen, petite bourgade endormie à l’ouest d’Erevan, une dizaine de vieux messieurs attendent à l’ombre d’un immense pin en jouant aux cartes.

Les « anciens » aiment à se retrouver sous le pin d’Aknashen pour se remémorer le passé et refaire le monde. (Photo : Antoinette Prince, ATS)

Le soleil est au plus haut, l’ombre bienvenue. Le maire introduit la journaliste suisse – et sa jeune interprète arménienne – venue poser des questions sur les raisons d’émigrer vers la Russie.

Déjà, les remarques fusent: « Tous ceux qui ont l’occasion de quitter ce pays le font! », s’écrie Sergh. Cet homme maigre aux yeux injectés donne le ton à une conversation qui ne se déroulera pas précisément sous le signe de l’optimisme.

La plupart de ces hommes, âgés de 60 à 74 ans, ont travaillé en Russie, périodiquement et plus ou moins longuement. Plutôt que de songer à couler des jours tranquilles en jouant aux cartes sous le pin du village, ils cherchent encore des opportunités de travail. Mais ils n’en trouvent pas. Le marché de l’emploi est déjà difficile pour les jeunes diplômés…

«C’était bien pour tout le monde»

«On a aimé bosser là-bas! C’était saisonnier, la famille restait ici, c’était bien pour tout le monde», s’enthousiasme Sergh. De 1989 à 2013, il a travaillé comme chauffeur pour des entreprises industrielles russes, de Saint-Petersbourg (Leningrad avant 1991) à Moscou, en passant par Stavropol. « La meilleure chose en Russie », lance-t-il, provocateur, « ce sont les femmes! »

Pacha, lui, n’a plus de travail depuis neuf ans. Ce Kurde de l’ethnie yézidie cultive un terrain et s’occupe d’eau potable. Mais cela ne suffit pas pour faire bouillir la marmite. Il est parti travailler quelque temps en Russie, il y a deux ans.

Retour dans la «mère patrie»

Quelques jeunes gens du village s’approchent, tournent autour de la petite assemblée. Les vieux messieurs racontent à tour de rôle. Leurs séjours en Russie ont été plus ou moins longs: 25 ans pour Alik, huit ans, cinq ans, moins d’une année pour les autres.

Sur les aspects positifs du travail en Russie, les avis divergent. Pour Rubik, «on envoyait de l’argent et c’était bien». Plus timide, Susiak tient quand même à signaler son désaccord: «Ce n’était pas bien: ils (les employeurs russes) ne tenaient pas leurs promesses. Ils ne nous ont pas donné la citoyenneté non plus.»

Alik, lui, semble plus serein sous son élégant chapeau de paille: «C’était très bien. Ici, il n’y avait pas de travail.» Contrairement à beaucoup d’autres, il était parti avec sa famille. Mais il se dit heureux d’être de retour dans la «mère-patrie».

Lui non plus n’est pas vraiment à la retraite: il s’occupe un peu d’agriculture. Son sort paraît toutefois meilleur que celui de ses compagnons. Rubik, moustache et chapeau de paille sur sa tête ronde, relance le refrain défaitiste: «Il n’y a rien de bon en Arménie, pas d’espoir!»

Peur «génétique» du changement

Ce qu’il faudrait changer? Les esprits s’échauffent. «Changer de gouvernement, faire la révolution!» dit l’un. «Aucune chance!» répond un autre. Sergh ne tient pas en place. Selon lui, il faut changer la mentalité des gens, s’unir pour la nation et élire un bon président.

Mais à quoi ressemblerait ce «bon président»? Existe-t-il seulement? «C’est celui qui pensera aux gens et non à ses propres intérêts.» Limpide. Sergh assure que «si les gens sont bons, ils auront un bon président».

Susiak tente à nouveau de faire valoir son point de vue, posément: «On ne peut pas simplement faire la révolution et changer de président. On risquerait d’avoir une situation comme en Ukraine ou en Syrie. Ici, nous avons peur de faire des changements. C’est génétique.»

Ouvrir les frontières

Le conflit latent autour du Haut-Karabagh arrive sur le tapis. Sujet sensible: six d’entre eux ont combattu pour l’enclave arménienne en Azerbaïdjan. «S’il y avait une solution, on aurait moins besoin d’argent pour l’armée et davantage à disposition pour le pays!»

Mais le problème principal, c’est l’emploi. «Nous aurions besoin d’ouvrir les frontières, vers la Turquie, la Géorgie », explique Sergh.

Ouvrir l’horizon… Quel avenir voudraient-ils pour leurs enfants et petits-enfants? Rubik souhaite simplement «une bonne vie saine» à ses descendants. «S’ils ne peuvent pas l’avoir en Arménie, alors je comprends qu’ils partent». «S’il y avait de l’aide pour l’agriculture, ils resteraient», suggère Sergh.

Pacha se montre bien plus tranché: «Si la situation ne change pas, 99% d’entre eux vont quitter l’Arménie.» Pour Susiak, la question est pleinement d’actualité: il vient tout juste de conduire son fils à l’aéroport, direction la Russie.

Antoinette Prince

Depuis cinq ans, Antoinette Prince travaille à l’Agence télégraphique suisse (ATS) à la rubrique internationale et online. Elle participe aussi à la rédaction de L’Accent multilatéral, une publication de la Direction du développement et de la coopération (DDC) et du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Après des études de pédagogie curative et une première quinzaine d’années dans l’enseignement spécialisé, elle a décidé de bifurquer vers le journalisme, son vieux rêve. Elle s’est formée comme journaliste RP dans des rédactions régionales et à la rubrique suisse de l’ATS. Aujourd’hui, elle satisfait ses envies d’ailleurs et sa curiosité par des voyages et son goût pour les langues.

Babken Tunyan

I was born in 1980, Yerevan, Armenia. In 2001 I graduated from the Yerevan State University (faculty of Economics) with bachelor’s degree. In 2003 I got masters degree in Economics at the same University. In 2003 I went to Russian-Armenian University to defend my PhD, but unfortunately there was no enough time to combine work and study, so I stopped the educational process. Instead, while working I had a lot of opportunities of trainings and lectures in Armenia and in other contries (United Kingdom, United States of America, France). The most significant course was in London. I was choosen by the Hansard Scholars program and studied public policy 3 months at the London School of Economics. As for work experience, I started to work quite early, in my second year of study. In 1999 I started to work at the Armenian Red cross society as assitant of the head of Migration department. Then I worked for the NGO of producers and exporters of natural active substances (assistant of the president), in TV5 channel. I came to 168 Hours newspaper in 2005 and still work there. I work as economic observer, but often cover also political, foreign and social issues. Since 2012, when our website was renewed, I was apoointed editor of the economic sector of the online version. I want to mention, that for a short period (2007-2009) I was the chief editor of the “3 Million” magazine, which was a part of 168 Hours LLC.

Antoinette Prince

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